Le Nigeria ne jouit pas d’une très bonne réputation sur la scène internationale. Il est reconnu dans l’imaginaire des Occidentaux pour les enlèvements de travailleurs des entreprises pétrolières étrangères qui y opèrent. Rarement fait-il la une des médias pour ses réussites économiques. Pourtant, des économistes de Morgan Stanley prévoient que le Nigeria deviendra, au plus tard en 2025, la première économie africaine.
Citigroup se montre encore plus optimiste. Le principal producteur africain de pétrole se hissera au sixième rang des puissances mondiales en 2040 et au cinquième rang en 2050, devançant même le Brésil.
Et les chiffres semblent donner raison à ceux qui partagent cet optimisme. Selon Andrea Masia, économiste associé au bureau de Morgan Stanley à Johannesbourg, le PIB nigérian atteindra 400 milliards de dollars en 2016, chatouillant du coup celui de la première puissance du continent, l’Afrique du Sud, qui s’élèvera alors à 500 milliards. Pourtant, l’économie du Nigeria ne pesait que 173 milliards de dollars en 2009, soit une progression de 130 % en 7 ans. C’est que le taux de croissance de l’économie s’y situait à 8,4 % en 2011 et devrait dépasser les 8,5 % en 2012, De quoi faire rougir de jalousie les Chinois, champions de la croissance depuis une décennie.
L’optimisme de Morgan Stanley et Citigroup n’est toutefois pas partagé par tous les observateurs. Ainsi, la banque britannique HSBC estime quant à elle que le décollage nigérian n’aura pas lieu. Elle considère que ce pays de l’Afrique de l’Ouest ne réussira même pas à se hisser dans le peloton des 25 premières économies mondiales à l’horizon 2050.
Les sceptiques pointent également du doigt la corruption qui pèse lourd sur l’économie nigériane. Et l’histoire du Nigeria semble leur donner raison.
On estime que sur les 340 milliards de dollars qu’a rapportés le pétrole depuis le début de son exploitation, 50 milliards auraient été détournés. L’ONG Global Financial Integrity , dans son étude intitulée «Illicit Financial Flows from Africa: Hidden Resource for Development », affirme que les autres pays africains n’ont pas de leçons à donner au Nigeria en matière de corruption, mais elle rappelle néanmoins que le phénomène y a pris une ampleur rarement vue ailleurs.
D’où l’importance de la visite la semaine dernière de Hillary Clinton à Abuja. La secrétaire d’État américaine, Mme Clinton, a soutenu les efforts du président Goodluck Jonathan en vue d’une meilleure gouvernance et un meilleur partage des ressources. Le nombre des Nigérians vivant sous le seuil de pauvreté extrême s’est accru au cours des 25 dernières années, et ce, malgré les recettes générées par le pétrole. C’est maintenant deux tiers de la population qui vit avec moins de 1 $ par jour, comparativement à 43 % en 1985.
À la sortie de sa rencontre de trois heures avec le président Jonathan, Mme Clinton a affirmé aux journalistes : « Nous comptons soutenir vos efforts de lutte à la corruption et de réformes pour plus de transparence. Parce que nous pensons que l’avenir du Nigeria est sans limites. »
Les pessimistes craignent aussi que la richesse du sous-sol nigérian en pétrole, en charbon et en minéraux ne mène à la formation d’une économie de rente qui aura pour effet de gonfler à outrance l’économie de services, la corruption et une consommation reposant essentiellement sur les importations de biens de luxe occidentaux. Ce qui permettra à une classe oisive de mener un bon train de vie aux dépens de l’industrie manufacturière et des exportations.
Le pays le plus populeux d’Afrique (180 millions d’habitants, soit un Africain sur cinq) semble aussi souffrir de ce qui est communément appelé le « mal hollandais ». En effet, l’attrait des rendements mirobolants et des salaires élevés dans le secteur pétrolier draine les capitaux et les ressources humaines qui, autrement, auraient été consacrés à l’agriculture ou au secteur manufacturier.
Le premier boom pétrolier des années 70 a poussé le gouvernement dans les projets pharaoniques tels des édifices gouvernementaux ou des projets sidérurgiques qui ont incité les paysans et les travailleurs à délaisser l’agriculture et l’industrie manufacturière.
Le Nigeria qui disposait d’un important secteur agricole exportateur est maintenant un importateur net d’aliments. Par exemple, le pays qui se classait au premier rang des producteurs africains de poulets avec une production de 40 millions d’individus par an, au début des années 70, n’en produit plus maintenant que 18 millions.
Cependant, comme le faisait remarquer Andrea Masia sur les ondes de anbdigital.com, depuis les réformes entreprises depuis l’élection de Olusegun Obasanjo en 1999, et que poursuit Goodluck Jonathan, la situation s’améliore. « Le secteur de l’agriculture affiche une croissance de 5 à 6 % par année et comptera bientôt pour environ 50 % de l’économie, un seuil qu’on n’avait pas observé depuis longtemps », déclarait-il.
M. Masia remarque également que le secteur manufacturier renaît de ses cendres tout comme certains services tels les télécoms et les services financiers. « En fait, le secteur pétrolier ne compte plus que pour 15 % du PIB », observe l’économiste excluant du coup la possibilité que le secteur pétrolier n’accapare toutes les forces vives nigérianes. Cette diversification prémunit le Nigeria, selon lui, contre les contrecoups d’une chute éventuelle des cours du pétrole et empêche le développement d’une classe oisive parasitaire qui vivrait de corruption et de rentes.
Les analystes saluent également le développement d’un secteur financier sain qui canalise les épargnes. Ainsi, la dette étrangère de l’État ne représente que 2 % du PIB. Si l’on tient compte de la portion de la dette détenue par les nationaux, ce pourcentage atteint alors 20 %. « Soit trois fois moins qu’en Afrique du Sud », remarque Andrea Masia.
Le succès du Nigeria Stock Exchange illustre bien ce phénomène. La Bourse est devenue la deuxième place financière du continent, tout juste derrière Johannesbourg. Des sociétés occidentales aussi prestigieuses que Nestlé et Guinness ont cru bon s’inscrire à son tableau.
Les progrès économiques du Nigeria ont d’ailleurs été soulignés la semaine passée par la Banque Mondiale. Celle-ci, dans son dernier numéro des Cahiers économiques du Cameroun (S’ouvrir sur le monde), constate que le Nigeria est devenu le premier partenaire économique du Cameroun et de nombreux États africains, devançant au fil d’arrivée la France et… la Chine.
La clé du succès du Nigeria ? Le pétrole, direz-vous ? En partie seulement, car les exportations manufacturières sont également en forte hausse. Et le bon côté de l’affaire pour les partenaires africains du Nigeria ? Ce commerce Sud-Sud permet de réduire leur dépendance à l’Europe ou l’Asie. Une situation gagnant-gagnant pour l’Afrique.


























