Le printemps arabe l’a traversé sans trop de dommages; le premier ministre y a désormais plus de pouvoirs mais le Roi demeure le Commandeur des croyants, une fonction éminente. Situé au nord du continent africain, relais vers l’Europe et ouvrant sur le Moyen-Orient, le Maroc n’a pas pour seul atout que sa géographie. Loin s’en faut. La taille de son économie, son savoir-faire éprouvé en tourisme, en finance (banques), ses accords ou participations à divers regroupements internationaux en font un pays à surveiller. Car, non seulement il s’intéresse de plus en plus à l’Afrique mais, en plus, il pourrait devenir exportateur de pétrole. Le Maroc : futur géant africain ou d’Afrique ?
Avant de proposer une tentative de réponse qui relève du prospectif, il me paraît assez juste de voir quelle est sa situation actuelle. Quels sont ses principaux atouts et quels sont les indices macroéconomiques qui envoient un signal rouge à surveiller.
Une économie diversifiée et prospère
Le pays de Mohamed VI est, comme sur tout le continent africain, globalement jeune. D’après les données recueillies auprès de la CIA World Factbook, la population de 32 millions d’habitants qui vit sur ce territoire compte près de 28 % de personnes âgées de moins de 15 ans. De plus, l’âge médian y est de 27 ans. Très proche d’une Europe vieillissante, ce pays, s’il sait offrir une main d’œuvre répondant aux besoins du marché, pourrait devenir un fournisseur d’une certaine catégorie de biens industriels pour ce continent avec lequel il partage la méditerranée.
Le royaume chérifien est aussi la terre de l’Office Chérifien du Phosphate. Fort de ses réserves s’élevant à 89 milliards de mètres cubes de phosphates, le Maroc est solidement positionné pour jouer un rôle majeur dans la sécurité alimentaire internationale. C’est extrêmement important quand l’on sait que l’Afrique passera de 1 à 2 milliards d’hommes d’ici 2050 et que l’humanité comptera 9 milliards d’âmes à nourrir. Sur le site de l’OCP, il est précisé ceci : « Pour se donner les moyens de faire face aux besoins alimentaires de la planète à cet horizon, de manière simple et efficace, les engrais industriels, notamment les engrais phosphatés sont incontournables pour longtemps. Ils sont le seul moyen dont dispose l’humanité pour augmenter substantiellement les rendements à l’hectare, et donc limiter la superficie des terres agricoles au détriment d’un couvert forestier déjà mis à mal. »
Le Maroc s’inscrit, par ailleurs, comme une destination par excellence d’évènements world-class. C’est très important, car cela participe du reputation management ou du nation branding du pays. En mars dernier par exemple, il a accueilli le Global Food Security Forum, GFSF. Ce Forum a été organisé sous l’initiative de l’OCP en collaboration avec Richard Attias & Associates – l’ex-organisateur du World Economic Forum – et la firme BCG (Boston Consulting Group). Dans la même veine, le Think tank Institut Amadeus organisera la 5e édition du forum MEDays, forum international réunissant près de 200 conférenciers de haut niveau dont des chefs d’État, chefs de gouvernement ainsi que des ministres.
Au niveau industriel, le pays semble aussi avoir une bonne attractivité, nous en parlions ici, en témoigne l’installation sur son territoire de l’usine Renault à Tanger. Opération d’autant plus réussie que le gouvernement y a des parts. Le groupe Bombardier y a aussi annoncé des projets.
Au niveau des services, si la délocalisation des centres d’appels y est une réalité, un des points forts du Maroc dans ce secteur concerne le tourisme. Selon les données fournies par le ministère du tourisme, l’on est passé de 4,3 à 8,3 millions d’arrivées aux frontières entre 2001 et 2009. Sur la même période, les nuitées ont crû de 4 millions. L’on parle ainsi de 12,6 à 16,2 millions de nuitées dans les établissements classés. C’est une belle performance, à tout le moins à l’échelle africaine; bien des pays, comme le Cameroun par exemple, rêveraient d’atteindre le cap d’un million de touristes.
Finalement, toujours d’après les estimations du CIA World Factbook, en 2011, le PIB marocain se subdivisait comme suit : agriculture: 16.6 %; industrie: 32.3 % et services: 51%.
Il faut cependant noter quelques éléments d’ordre macroéconomique qui méritent une certaine attention, comme l’indique le tableau qui apparaît ci-bas.

Un futur géant africain ?
La disparition du colonel Kaddhafi a obligatoirement invité les uns et les autres au Maghreb à réfléchir à une recomposition de l’influence géopolitique des États de la région.
Par ailleurs, la réalité économique du continent africain - croissance à 5-6 % depuis une décennie; urbanisation grandissante; propriétaire de 60 % des terres arables non encore exploitées de la planète, etc.-, rend sans doute ce pays plus attentif et plus intéressé par ce qui se passe sur le continent d’Aliko Dangote.
Il n’est pas sûr qu’il en a toujours été ainsi. Au contraire. Le Maroc n’est pas, à titre d’illustration, membre de l’Union Africaine. L’Union du Maghreb Arabe (UMA) dans laquelle il est membre est moribonde. Ce pays donnait plus le sentiment de regarder au nord de la méditerranée plutôt qu’au sud du Sahara.
Depuis, cela semble avoir changé. Disons, la stratégie du Maroc intègre, sans négliger l’Europe et l’outre-Atlantique – il est en négociation pour un Accord de Libre Échange avec le Canada – davantage l’Afrique. D'ailleurs, des visites de haut niveau se sont déroulées avec l’Algérie pour redynamiser l’UMA.
La politique et la géopolitique à ces niveaux sont en cohérence avec l’économique et le commercial. En témoigne l’implantation grandissante de groupes bancaires marocains en Afrique subsaharienne. Je pense en particulier à Attijariwafa Bank ainsi qu’à BMCE Capital (Banque Marocaine du Commerce Extérieur). Jeune Afrique nous révélait également que des hommes d’affaires marocains du secteur de la grande distribution comptaient étendre leurs ailes en Afrique subsaharienne. Il faut dire que la proximité linguistique français et arabe et la religion musulmane sont, je le crois, pour eux des atouts pour l’internationalisation de ses firmes.
L’agence Maroc Export a entamé au cours de cette semaine sa 6e caravane de l’export en Afrique. Elle s’est arrêtée au Gabon, au Cameroun ainsi qu’au Burkina Faso. La télévision panafricaine Africa 24 nous apprenait dans son JT FINANCIA du 7 juin qu’en 4 ans, les investissements marocains ont été multipliés par 10 au Cameroun. L’on est passé de 7 à 73 millions de dollars.
À la vérité, le Maroc fait déjà partie du peloton de tête des économies africaines. Par rapport à sa taille démographique, son score est plus qu’honorable. C’est un géant africain. Je rappelle qu’il tutoie la très riche pétrolière Angola et pourrait à lui tout seul se comparer très honorablement à l’ensemble des pays de la CÉMAC ou de l’UEMOA sur la question du PIB.
Mais tout cela, c’est sans compter que le pays pourrait avoir d’importants gisements pétroliers et gaziers. L’agence Écofin nous signalait que la compagnie Pura Vida estime que le gisement de Mazagan contiendrait près 3,2 milliards de barils de pétrole. C’est un niveau comparable aux réserves prouvées du Gabon.
Si elles s’avèrent justes, ces prévisions ouvrent des perspectives considérables au royaume chérifien : on y observera après l’exploitation de forts taux de croissance comme au Ghana actuellement; cela pourrait être une manne pour le budget de l’État et entraîner un renforcement de son poids sur les scènes régionale et internationale, etc.
Le changement de perspective dans sa relation avec l’Afrique subsaharienne jumelé aux nouvelles avenues de prospérité que lui ouvriront les hydrocarbures sont de nature à solidifier le destin du Maroc comme un géant africain et d’Afrique.


















Serge Tchaha 




