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La grève, symbole du désespoir des médecins kényans

Le premier patient que Cynthia a perdu était un bébé qui a cessé de respirer dans ses bras alors qu'elle cherchait désespérément de l'oxygène à lui donner dans l'hôpital.

Tout juste sortie de l'école de médecine, la jeune doctoresse kényane a vite compris qu'une bonne partie de ce qui lui avait été enseigné lui serait de peu d'utilité dans un monde où les équipements et les médicaments manquent autant.

Cynthia Waliaula, 25 ans, est une des quelque 5000 médecins du secteur public engagés depuis plus d'un mois dans une grève, la plus longue qu'ait connue le Kenya dans le domaine médical.

"Quand vous obtenez votre diplôme, vous êtes pleine d'enthousiasme. Vous êtes prête à entrer dans le monde, mais quand vous y êtes, vous réalisez que de nombreuses choses qu'on vous a enseignées ne sont pas là", explique-t-elle à l'AFP.

Le bébé de trois mois mort dans ses bras avait une pneumonie et souffrait de malnutrition. Il aurait facilement pu être sauvé avec le traitement approprié mais à l'époque, son hôpital d'Isiolo (centre) n'avait que deux bouteilles d'oxygène.

"Je pense que chaque docteur kényan a eu à choisir qui reçoit de l'oxygène. On vous force à vous prendre pour Dieu", ajoute Cynthia, qui décrit par le menu la pénurie de médicaments de base, comme la pénicilline, dans les hôpitaux publics.

A contrario, Nairobi dispose de quelques-uns des meilleurs hôpitaux privés du continent. Mais ils sont inabordables pour la majeure partie de la population.

Cette semaine, les médecins kényans ont utilisé Twitter pour défendre leur grève, qui paralyse les hôpitaux publics, le service minimum n'existant pas.

Accord collectif

Ils réclament l'application d'un accord de négociation collective signé en 2013, qui prévoyait notamment une multiplication de leur salaire par trois. Ils ont décliné une hausse de 40% des salaires proposée par le gouvernement.

Sous le hashtag #mybaddoctorexperience, les docteurs ont raconté être parfois contraints de travailler sans médicaments, sans gants et sans électricité, et ce avec des effectifs restreints.

Un de ces médecins, prénommé Anthony, a expliqué à l'AFP avoir été une fois interrompu au milieu d'une césarienne par une coupure d'électricité.

"Le générateur de secours n'avait plus de carburant. On a fini par utiliser la lumière d'un téléphone portable parce que les piles de notre lampe ne fonctionnaient plus", a-t-il indiqué.

L'accord de 2013 prévoyait que le salaire de base passerait de 346 dollars (323 euros) à 1038 dollars par mois. Celui des médecins les mieux payés devait passer de 1400 à 4300 dollars, hors primes.

Mais si les syndicats assurent que l'accord a force de loi, le gouvernement affirme ne l'avoir jamais validé en l'état.

"Ce que les gens ne réalisent pas (...), c'est que nous ne nous battons pas seulement pour nos salaires", plaide Cynthia.

'Tant d'argent'

Cet accord affirmait aussi la nécessité de mieux équiper les hôpitaux, mieux financer la recherche et mieux garantir la sécurité des médecins au travail. Il limitait également le temps de travail à 40 heures par semaine.

Les maigres salaires et les conditions de travail difficiles poussent de nombreux docteurs kényans à quitter le secteur public ou à s'exiler.

"Il y a un gros déficit de main-d’œuvre", s'inquiète Cynthia." C'est fou, sur un week-end on sera deux internes pour s'occuper d'un hôpital entier. J'ai fait une permanence au cours de laquelle je n'ai pas dormi pendant 48 heures et au milieu d'une césarienne, j'ai commencé à trembler. Ça ne devrait pas arriver."

Selon le principal syndicat médical kényan (KMPDU), le Kenya compte un docteur pour 17.000 patients. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande un médecin pour 1000 patients.

Le gouvernement a menacé de licencier tous les médecins en grève et d'arrêter leurs représentants syndicaux. Mais ceux-ci sont déterminés et ne cèderont pas, promet Cynthia.

Elle était initialement opposée à la grève. Jusqu'à ce qu'elle prenne connaissance du dernier scandale de corruption, dans lequel un million de dollars d'argent public a disparu.

Puis à Noël, les parlementaires kényans se sont accordés une prime de départ de 100 000 dollars chacun, avant les élections générales d'août 2017.

"Ça me met tellement en colère, s'indigne Cynthia. Il y a tant d'argent qui circule, mais il n'y en a pas pour nous".



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